La Mère
Que célébrons-nous exactement?
Avis au lecteur: Le présent texte aborde un angle féministe et engagé, qui vise à mettre en valeur l’apport des femmes dans le monde. Il ne vise pas à rabaisser les hommes ou réduire leur apport.
Une dose minimale de capacité à se remettre en question ainsi que de discernement sont requis avant de tirer des conclusions sur le présent texte.
Les commentaires sont bienvenus, tant et aussi longtemps qu’ils demeurent dans le respect de la vision qui est présentée. Vous pouvez être en désaccord avec celle-ci. Mais le désaccord n’implique pas la nécessité de démolir le propos ou le regard de l’autre sur la situation. Seulement de s’ouvrir à ceux-ci et de venir les bonifier des vôtres…
Hommage aux femmes
Plus je passe du temps avec les femmes, plus je réalise à quel point les femmes tissent la courtepointe de la vie.
Littéralement.
Les femmes créent du lien là où il a de la rupture.
Donnent du sens, là où il n’y a pas de direction.
Créent de la beauté de l’harmonie là où il y a du chaos.
Les femmes ont cette capacité à tirer le meilleur du pire.
À voir de l’espoir là où la plupart des gens ne voient que du désarroi ou du cynisme.
Que je me rende dans des lieux de formation, là où il se fait du bénévolat et du travail communautaire, ou encore dans les lieux où se trouvent les plus faibles et démunis de nos sociétés, j’y vois majoritairement des femmes.
Et ça, ce n’est pas nouveau.
Jeune avocate œuvrant à l’aide juridique, je côtoyais les milieux communautaires et j’y voyais des femmes. Plus tard, comme maman qui avait des enfants qui pratiquaient des sports et loisirs, ce sont encore majoritairement des femmes que je voyais dans les comités et conseils d’administration encadrant ces activités.
Aujourd’hui, ce sont les hôpitaux, RPA et CHSLD que je suis amenée à visiter un peu plus. Et ce sont encore des femmes que j’y rencontre. Idem lorsque j’arrive dans les organismes communautaires autour de ces lieux, ceux qui offrent du support et des ressources aux proches et aux familles des aînés.
Quant au milieu spirituel, et bien c’est un peu la même chose. Les femmes sont celles qui sont souvent les praticiennes et facilitatrices d’espaces où les gens viennent déposer leur bagage. Leurs expériences difficiles, leurs souffrances et leur vécu intime. Les lieux où les émotions se libèrent et s’expriment. Les espaces où les larmes coulent. Alors que même si les choses tendent à vouloir changer un peu, les hommes demeurent encore, majoritairement, ceux qui guident, enseignent et encadrent. Ceux qui dissertent, conseillent et orientent. Les espaces qu’ils ouvrent sont ceux où l’on brasse des idées et prend des décisions.
Bien sûr mon échantillonnage est restreint et probablement en partie biaisé. Je ne vous présente pas ici les résultats d’une longue étude exhaustive de la situation. Seulement un aperçu, un regard, une fenêtre d’exposition. Mais nonobstant les biais possibles, cela ne veut pas dire pour autant que la vision qui vous est présentée, ne présente pas un intérêt. Parce qu’elle s’échelonne quand même sur près de 35 ans d’observations. Tout au plus, il faut la prendre avec une certaine réserve, comme toute opinion, point de vue, essai ou éditorial.
Quoiqu’il en soit, sur cette période, dans le vivant, j’ai vu et je vois encore des femmes s’engager et s’impliquer en plus grand nombre que les hommes, dans la présence et l’accompagnement. Dans l’écoute et le soutien, dans l’accueil et le soin. Lorsque nous parlons de présence active, de disponibilité en terme de temps et de ce que j’appelle le « jus de bras » auprès des gens dans le besoin, ce sont les femmes qui sont sur la ligne de front et l’ont toujours pas mal été.
Le revers
Je vois parfois aussi des femmes fatiguées. Qui n’écoutent pas toujours leurs besoins. Pas parce qu’elles ne sont pas conscientes de ceux-ci, mais bien parce qu’on leur a appris depuis toujours à faire passer ceux des autres avant les leurs. Parce qu’on leur a appris à être dans le don au détriment de la réception. Parce qu’on leur a dit que pour être aimée il fallait d’abord se donner, quand ce n’est pas « tout donner ».
On a fait croire à la femme que lutter n’est pas dans sa nature. Alors bien souvent la femme préfère le compromis au combat, le silence aux disputes et l’abdication à l’argumentation.
Ce n’est pas parce que l’instinct de survie et la capacité à combattre n’existent pas chez elle, au contraire. À la base, la femme est un être humain qui n’est pas différente de l’homme. Il faudrait donc cesser de faire porter aux attributs sexuels des uns et des autres des caractéristiques qui n’ont rien à voir avec la nature intrinsèque de l’être humain. Si la femme combat moins bien c’est qu’on ne l’a pas formée pour ça. Si elle présente une image plus douce et pacifique, c’est parce que c’est ça qu’on a choisi de lui apprendre à la place.
Certaines femmes sont capables de violence et de domination, ça aussi je l’ai vu comme criminaliste en poursuite. La violence n’a pas de sexe, pas d’identité ou de forme particulière. La violence est présente en chacun/e de nous.
Mais la violence peut aussi être stimulée… Ou réprimée. Dans quel cas elle finira inévitablement par se retourner contre soi. D’une manière ou d’une autre.
La femme peut lutter si nécessaire. Elle le fait depuis très longtemps d’ailleurs, afin que son apport dans nos sociétés soit reconnu à sa juste valeur. Elle le fait aussi contre elle-même. En se reniant, en se dévalorisant.
En se faisant petite, alors qu’elle est si grande…
L’égalité tant recherchée ce n’est pas uniquement une question d’accès aux mêmes emplois, aux mêmes conditions de travail ou aux salaires. Ce n’est pas non plus, une simple répartition plus juste des tâches à la maison ou des conditions de conciliation travail-famille plus souples. À travers toutes ces démarches, la femmes tente de prouver à l’homme qu’elle est capable de faire la même chose que lui.
Mais tout au fond, les enjeux vont bien au-delà de ces questions.
Les véritables enjeux reposent sur l’intégrité et la valeur.
L’intégrité de la femme en tant qu’être humain. Les caractéristiques et attributs physiques d’un être humain ne devraient jamais être un motif de discrimination et d’inégalité. Ou une justification à la domination et à l’abus de pouvoir.
Ensuite, il est question de la valeur de la femme dans une œuvre qu’elle accomplie, jour après jour, sans en avoir la véritable reconnaissance.
Tous ces petits gestes de la vie quotidienne qui maintiennent le tissu social en place, que les gens ne voient pas et prennent pour acquis.
Et quand je dis « les gens », je parle de tout le monde. Hommes, femmes, et toute les autres déclinaisons maintenant existantes d’identités de genre. Ou d’absence de celles-ci.
Nous prenons pour acquis le rôle des mères depuis toujours.
La mère est un archétype collectif, avec ses caractéristiques déterminées, que portent toutes les femmes. Même celles qui n’ont pas d’enfants. La femme est porteuse d’un rôle écrit par toute l’histoire de l’humanité, qui se transmet de génération en génération.
Sans que l’on demande à la femme si elle a encore le goût de jouer le rôle de cette manière-là.
On prend encore pour acquis que chaque femme deviendra mère. Et lorsqu’elle ne le souhaite pas, elle doit supporter le regard qui vient avec un choix qui, tout comme l’avortement, ne devrait pas être questionné.
Nous prenons pour acquis qu’elle sera au comble du bonheur et à l’apogée de sa réalisation à travers le fait d’avoir des enfants.
Nous prenons pour acquis qu’elle demeurera une mère toute sa vie, pas seulement avec ses enfants, mais aussi avec une bonne partie de son entourage. Lorsque ses enfants auront quitté le nid, elle demeurera une mère pour eux. Souvent aussi pour son conjoint, ses parents vieillissants et peut-être même ses frères et soeurs.
Nous prenons pour acquis, que peu importe les circonstances, elle continuera à être celle qui prend soin, écoute, conseille. Mais, dans ce dernier cas, pas trop. Seulement quand les choses sont un peu désespérées et qu’on ne sait plus vraiment à quel saint se vouer.
Parce que c’est ça que fait une mère.
Le vrai visage de l’archétype
La mère est ce pilier silencieux qui est toujours là. Qui répond aux divers demandes, prend soin, console, écoute et donne son avis, lorsque requis seulement. Elle est celle qui gère et organise le quotidien de la famille dans ses aspects les plus banals et ordinaires. Pas dans ce qui flash et brille. Mais plus sournoisement encore et de façon invisible, elle est celle qui prend la charge émotionnelle de tout son petit monde. Et ça, c’est quelque chose qui au fil des ans finit par peser très lourd dans son sac à dos.
Le rôle de la mère est un rôle à la fois magnifique, essentiel mais aussi excessivement ingrat. Parce qu’il est si bien répété, rôdé et rejoué, génération après génération que tout le monde, y compris la femmes elle-même, finit par le trouver normal. Le trouver banal…
C’est comme ça et remettre les choses en question finit toujours… par être remis en question.
Depuis quelques décennies, on nous présente des modèles de femmes performantes, des femmes qui doivent maintenant réussir sur plusieurs plans. Avoir une carrière et des enfants, une vie professionnelle et familiale. Remplie, occupée au maximum et si possible satisfaisante. Sans compter la vie de couple épanouie qui devrait venir à la clé avec une sexualité que l’on voudrait maintenant sacrée...
On continue de lui en mettre de plus en plus sur les épaules et sincèrement, je ne vois pas où se situe l’égalité dans ça. On confond égalité et supériorité. Pour avoir accès à l’égalité, on lui demande de jouer les deux rôles. Ce qu’elle fait de mieux en mieux, même si c’est souvent au détriment de son équilibre et sa santé. Mais c’est n’est pas encore assez. Parce qu’elle réussi, prouve qu’elle en est capable et prend sa place, elle devient une menace que l’on voudrait ramener à sa juste place.
Dans sa cuisine et derrière ses chaudrons.
Damn if you do, damn if you don’t…
Et le rôle du père dans ça?
J’entends certains me dire que ce que je décris pour le rôle traditionnel de la mère est exactement la même chose pour le rôle traditionnel du père.
Vous avez raison.
Si nous remettons en question un rôle, si nous en sommes rendus à dire que le rôle ne nous plaît plus ou que nous voudrions le ré-écrire, il va de soi que cela implique une ré-écriture collective. Parce que tout le monde est impacté quand la femmes se retire de certaines activités ou les accomplit différemment. Idem quand elle commence à prendre des responsabilités autrefois traditionnellement dévolues aux pères ou aux hommes.
Je l’ai écrit et je le répète: La femme est celle qui supporte et maintient le tissu social. Quand elle cesse de jouer ce rôle, c’est toute la société elle-même qui en subit les conséquences.
Cependant, ce qu’il faut aussi voir, c’est que l’homme commence à en avoir également marre de son rôle de père, de pourvoyeur, de combattant, and so on… Le discours est encore confus, contradictoire et campé dans les extrêmes lorsque nous abordons cet aspect des choses, oui. Mais force est de constater que l’homme aussi est dans une mouvance sur ces questions-là. Oui, il y a beaucoup de confusion entre les questions d’identité masculine et le rôle que joue l’homme dans nos sociétés, et il semble difficile pour certains de faire la différence entre les deux. Mais déjà de brasser des idées et d’adresser les questionnements et signe d’une volonté de changements.
Je ne peux pas et ne veux absolument pas parler pour les hommes. Mais je comprends leurs dilemmes actuels, dans un monde qui est en profonde mutation. Aussi je ne veux pas glisser d’avantage sur cette pente ici et c’est pourquoi ce texte ne vise pas à mettre l’emphase sur eux, mais sur la réalité actuelle des femmes. Cela dit, il est évident pour moi que les deux sont liés et qu’on ne peut aborder la situation de l’une sans aborder celle de l’autre.
Conclusion
Aussi, faudra-t-il qu’un jour, les antagonismes cessent et que tout le monde reconnaisse que personne n’est véritablement heureux dans un scénario qui date et aurait peut-être besoin d’être remis au goût du jour.
Cette remise à jour n’est pas facile, certes. Mais la difficulté est commune, elle est sociale et il n’y a personne qui doive en porter seul/e le poids sur ses épaules.
En outre, la difficulté est amplifiée par une réalité virtuelle qui nous présente et nous offre du rêve. Une utopie qui nous fait croire que la réalité sur le terrain n’est plus ce qu’elle était et que la femme est déjà rendue ailleurs. Mais comme tout le monde a le nez scotché sur leurs écrans, nous vivons de croyances et d’idées qui ne sont pas le reflet de la réalité.
Seulement la projection de désirs plus ou moins avoués qui se trouvent à être amplifiés à travers le numérique.
Sans vouloir être alarmiste, je dis qu’il est temps d’arrêter de donner du pouvoir à des idées délirantes qui ne font qu’exacerber les émotions contradictoires qui viennent avec le fait que les choses changent.
Parce que les choses changent, que cela nous plaise ou non. Les choses changent toujours, c’est le propre de la vie. Elles changent avec ou sans nous, elles changent malgré nous.
Alors autant faire en sorte que ce soit AVEC nous, non?
C’est sur le terrain et dans le vivant que les choses changent.
Pas à la tivi…
Les écrans nous parlent des tendances et des mouvements, c’est tout. Ils nous annoncent à l’avance ce qui s’en vient. C’est ce qu’a toujours fait notre art et nos modes d’expression collectifs. Ils nous parlent de nos rêves, nos désirs et nos ambitions.
Les femmes et les hommes ont besoin de retrouver des espaces de discussion dans le vivant. Entre femmes, entre hommes, entre hommes et femmes, au sein et avec la communauté LGBTQ+, entre tous les humains que nous sommes.
Peu importe, tout est bienvenu, tout peut contribuer au changement. En autant que les choses se fassent dans l’écoute et le respect.
Mon souhait pour vous mesdames
En cette journée de la fête des mères, je souhaite de tout mon cœur que la femme trouve son chemin vers une expression plus juste et alignée de sa réalité et de sa vérité.
Que celles-ci soient reconnues à leur juste valeur par elles-mêmes en tout premier lieu.
Parce que sans reconnaissance intime et personnelle, sans reconnaissance intérieure, il ne peut y avoir de reconnaissance extérieure, sociale et collective.
En fait, je souhaite que les femmes choisissent de se reconnaître, s’aimer, s’honorer et se célébrer à chaque jour, et pas seulement une fois par année.


