Le bout du monde
Un voyage qui ne mène pas forcément là où nous le croyons.
Sur invitation de Johanne.
Comme chaque lundi, Johanne nous invite, dans un texte, à écrire à partir d’une image.


Ian avançait dans le noir le plus total. Un noir d’encre comme on dirait. Avec son souffle comme seul repère, sa sueur comme baromètre et cette certitude de voir la lumière poindre un moment donné.
Chaque pas était lent, fait en scrutant la texture du sol. Les aspérités des parois sur lesquelles il déposait les mains lui procuraient un vague sentiment de sécurité.
Tant que je sens les parois, c’est qu’il n’y a pas de brèche, pas de gouffre.
Ce huis-clos avec lui-même n’était pas angoissant. Ce qui le surprenait. Il tentait de s’imaginer tout ce qu’il découvrirait à l’autre bout. La vieille lui avait dit que cette caverne le mènerait au bout du monde. Qu’en la traversant, il se retrouverait dans un endroit paradisiaque, plus rapidement que n’importe quel moyen de transport ne lui permettra jamais.
- C’est un portail dimensionnel?
Avait-il demandé tout excité.
- Si tu veux.
Lui avait nonchalamment répondu la vieille.
En y repensant, il n’avait jamais vu une vieille… aussi vieille. Sa peau était tellement ridée que ses yeux et sa bouche étaient devenus des fentes horizontales dans un visage composé de lignes verticales et quelques obliques.
Il pensait à elle, il pensait à l’autre bout. À ce paradis perdu vers lequel il marchait. Si la grotte était large et remplie d’échos au départ, rapidement le passage s’est rétréci, le son s’est tari et la lumière s’est affaiblie. Pour finalement disparaître complètement. La vieille lui avait dit qu’il ne pouvait rien apporter avec lui. Pas même ses souliers. Il avançait pieds nus et c’était une bonne chose. Le contact direct avec le sol lui permettait de mieux sentir, d’appréhender autrement son environnement.
C’est fou comme on ressent différemment lorsque nous sommes privés de vue.
Il ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait été en contact aussi intimement avec son environnement, avec lui-même. Ici, chaque sensation semblait décuplée et l’intimité avec son environnement, d’une proximité incroyable. La paroi n’était plus une paroi mais le prolongement de son corps. Ce n’était plus ses pieds qui se déposaient sur le sol mais le sol qui venait à sa rencontre. Comme si la grotte toute entière le portait dans son exploration, dans la bonne direction. Au lieu de se sentir craintif et apeuré par cet environnement inconnu, plus il avançait dans la grotte, plus il se sentait entouré, supporté et protégé. Comme s’il ne faisait qu’un avec celle-ci. il ne savait pas depuis quand il marchait, mais il avait l’impression que cela faisait longtemps.
En tendant la main droite un peu plus vers l’avant, il sentit soudain de l’eau sur la paroi. Au pas suivant, même chose. Le sol et les parois étaient maintenant humides, il y avait même une légère accumulation d’eau au sol. Une légère pente descendante aussi.
Après un moment, la pente devint un peu plus raide et le sol glissant.
Sa belle assurance vacilla soudainement.
Il fit encore un pas, puis un autre.
Tout à coup, il perdit pied, tomba sur les fesses et commença à dévaler la pente sur les fesses. Comme on dévale une pente enneigée et glissante en hiver.
La scène se déroula pourtant au ralenti…
Il sentit son coeur s’emballer et eut même le temps de trouver cela presque comique. Il tentait de chercher une prise où s’accrocher mais les parois étaient devenues hors de sa portée. Comme si la grotte s’élargissait pour mener… vers un bassin.
Oui, c’était ça, il le sentait. Non, il le savait.
Le sol était de plus en plus lisse, comme si des millénaires de gouttes d’eau l’avaient poli. Une pensée lui vint que sa dernière heure était probablement arrivée et il trouva cette pensée à la fois drôle et réconfortante. Même si son corps était complètement crispé et que des mécanismes de survie étaient aparemment bien en place pour tenter d’éviter cela, intérieurement, tout au fond de lui, il savait que tout était « ok ».
Il glissa, encore et encore, jusqu’à ce que son corps fasse un énorme « plouf! » dans l’eau. Non sans avoir plané quelques instants dans les airs, rendu au bout de la pente. L’eau était tiède, presque chaude. Pas du tout désagréable. Il ne sentait pas le sol sous ses pieds, signe que le bassin était quand même assez profond. En sortant la tête hors de l’eau, il passa la langue sur ses lèvre. C’était de l’eau douce, pas salée.
Cette baignade improvisée aurait presque pu être agréable, n’eut été du fait qu’il n’y voyait absolument rien. Il avait beau étendre ses bras tout autour de lui, nager dans un sens et dans l’autre, il ne touchait rien. Il senti une panique sourde commencer à monter en lui. La peur tout au fond de son ventre voulait se frayer un chemin pour envahir chacune des fibres de son corps. Il savait pourtant que cela ne conduiraient nulle part et que les choses n’en seraient que pire.
Contre toute attente, il fit alors quelque chose de complètement inattendu, qui le surprit lui-même.
Il fit l’étoile… Comme lorsqu’il était enfant, dans la piscine de l’oncle Roger.
Il se coucha sur le dos, se mit à respirer lentement et profondément, ouvrit les bras et les jambes pour équilibrer le flottement de son corps sur l’eau.
Le calme revint dans son organisme et son esprit se vida complètement de toutes pensées.
Plus une seule idée.
Que sa respiration et les battements de son coeur.
Dans cet état primordial, à l’orée du ventre de sa mère, revint cet état de plénitude et d’immense bien-être qu’il avait fort probablement connu là, justement. Dans la matrice originelle. Là où tout commence.
Une émotion immense le submergea.
Une émotion sans nom, indescriptible mais pourtant d’une puissance inouie. À la limite entre l’amour, la gratitude, l’extase qui vient pendant l’orgasme et la reconnaissance de quelque chose qui ne se nomme pas. Il fût complètement submergé par celle-ci, alors que son corps lui, continuait de flotter. Des larmes chaudes et salées commencèrent à ruisseler sur son visage, comme si elles avaient besoin de retourner elles aussi à leur source, à ce bassin d’eau tiède dans lequel il se trouvait.
Il ne savait pas ce qu’il pleurait. De la joie, de la tristesse, ses souvenirs, sa vie, le deuil de quelque chose, la naissance d’une autre… Tout ça était à la fois présent et emporté par la force de l’émotion présente. L’émotion n’était pas seulement dans son organisme, elle était dans toute la grotte aussi. Il avait l’impression de mourrir et de renaître en même temps, même s’il savait en son for intérieur, qu’il ne devait pas chercher à comprendre ce qu’il était en train de vivre.
Il devait seulement s’abandonner à ça.
Le temps passa, mais dans ce lieu et ce moment si particulier, il n’y avait plus vraiment de temps.
À un certain point, son pied gauche toucha quelque chose. Ce qui le sortit de son état assez brusquement. Il sentit son corps se tendre de nouveau, après ce moment passé dans un total abandon, un oubli presque de celui-ci.
Un rebord peut-être? Il tourna légèrement sur lui-même, jusqu’à ce que sa main touche la pierre. Il y avait une paroi. Probablement avait-il dérivé sans s’en rendre compte. Il n’avait pas vraiment senti de courant ou de direction dans le bassin, mais probablement que plus profondément, un courant portait l’eau dans une direction. Chose certaine, il sentait de nouveau les parois de la grotte et cela suffisait à lui donner quelque chose à suivre. Il se remit à la verticale dans l’eau et commença à nager tout doucement en gardant sa main gauche en contact avec la paroi. L’eau se rafraîchissait et il commença à sentir un léger courant le porter.
Après quelques minutes de nage, son pied heurta le fond. Encore quelques brasses et il finit par pouvoir se tenir debout dans l’eau. Il continua d’avancer doucement et précautionneusement, jusqu’à ce qu’il sente que le chemin tournait légèrement vers la gauche. Le niveau de l’eau diminuait, il en avait maintenant jusqu’aux cuisses. À ce moment, il décida de faire une pause.
Il venait de vivre quelque chose qu’il ne réussissait pas véritablement à comprendre et il sentait le besoin de faire le point. Il sonda la paroi, descendit la main et comprit qu’il y avait des roches plates juste sous la surface.
Parfait, se dit-il, je vais pouvoir m’asseoir.
Il demeura immobile, silencieux, l’esprit vide pendant un moment. Jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il pouvait discerner les contours de son corps. Ses jambes et ses pieds sous l’eau, ses bras et ses mains qu’il regardait d’un air un peu hébété. Comme si tout ça ne lui appartenait pas vraiment. Il ressentait un sentiment d’étrangeté par rapport à ce corps. En outre, il n’éprouvait aucune excitation à l’effet de réaliser qu’une lumière était là, à filtrer à quelque part, signe qu’il y avait sûrement une sortie ou une ouverture quelconque.
Il n’était pas pressé de sortir.
Il était calme et détendu comme il ne se souvenait pas de l’avoir déjà été dans sa vie. Quelque chose était effectivement mort dans ce bassin mais il n’aurait pas pu dire quoi. Il ne comprenait pas du tout ce qui venait de se produire, mais il n’en avait rien à foutre. Tout ce qui comptait, c’était ce qu’il ressentait en ce moment précis, et ça, ça ne se décrivait pas vraiment.
Il n’avait pas envie d’ailleurs de mettre de mots là-dessus, il voulait seulement le savourer.
Le ressentir pleinement.
Il demeura là.
Longtemps?
Peut-être, peut-être pas.
Jusqu’à ce que son corps frissonne.
Ses vêtements trempés refroidissaient parce que l’air de la grotte était plus frais. Il sentait même une légère brise qui venait de la gauche, de cette direction qu’il savait devoir suivre. Il se déshabilla complètement et laissa son linge derrière lui. Qui en avait à foutre qu’il soit nu, là, au milieu de ce trou sans fond?
Il reprit sa marche, mais la progression était maintenant beaucoup plus facile parce qu’il voyait un peu où il s’en allait. Il quitta l’eau rapidement pour se retrouver sur un sol qui devint sec après un petit moment. Devant lui, une pente douce et en haut de celle-ci, il pouvait voir plus de lumière encore. Il prenait son temps. N’étant plus du tout certain de vouloir découvrir ce bout du monde paradisiaque que la vieille lui avait promis, il pensa même à rebrousser chemin.
Mais, il savait que c’était impossible.
Il avait passé un point de non-retour.
Avec lui-même.
Il repensa à la vieille.
Cette femme rencontrée au milieu de nulle part, au milieu du noir qu’était sa vie alors. Comme une ensorceleuse, elle lui avait fait miroiter un échappatoire, un paradis perdu où il pourrait se sauver des ses déboires, de ses soucis.
Elle l’avait bien eu!
Ou peut-être pas…
Peut-être avait-elle, au contraire, très bien saisi son spleen, son mal-être.
Peu importe.
Il ne lui avait même pas demandé son nom.
Étrangement, il s’en voulait de ça.
De ne pas s’être intéressé à elle…
Arrivé au sommet, il vit au loin une ouverture. Une large fente, comme un « V » à l’envers. Il semblait y avoir comme la mer et une montagne, mais de loin, c’était plutôt difficile à dire. Il avança plus rapidement. Le couloir de la grotte était large et la lumière entrait maintenant suffisamment pour qu’il puisse voir la plafond haut ainsi que les parois noirs et brunes. Un peu d’eau ruisselait sur celles-ci et quelques gouttes tombaient aussi du plafond par moment.
La sortie était visible mais encore loin.
Au fur et à mesure qu’il avançait, ses yeux commencèrent à lui jouer des tours. Peut-être était-ce le fait d’avoir été privés de lumière pendant trop longtemps. Mais il lui semblait comme voir à travers les parois de la grottes. Un peu comme un négatif de photo, il voyait le paysage extérieur en contraste. Avec un peu de couleur, mais comme toujours un peu tacheté de noir également.
Il clignait des yeux, se les frottait, mais l’illusion persistait. Plus il se rapprochait et moins il avait l’impression de s’en aller vers quelque chose de réel. Au contraire, on aurait dit que tout ce qu’il regardait était une sorte de voile qui lui cachait ce qu’il y avait véritablement à l’extérieur de la grotte.
Il ralentit le pas, s’immobilisa et regarda tout autour de lui. Il était maintenant dans une grand voute à plafond haut qui lui rappelait quelque chose de familier. La sortie était là à quelques pas à peine, accessible à ses pieds, mais soudainement, il sentit son ventre se tordre violemment. Une nausée monta et il vomit un repas qu’il avait pourtant pris il y a longtemps.
Trop longtemps pour qu’il soit encore dans son estomac…
Cambré en deux par la nausée, il releva la tête, regarda encore l’étrange spectacle que ses yeux lui offraient et compris qu’il avait peur.
Il avait peur de sortir.
Parce qu’il savait que ce qu’il voyait, n’était pas ce qu’il allait rencontrer.
Il respira un bon coup, prit son courage à deux mains et franchit les derniers pas qui le séparaient de la sortie.
À l’extérieur, la vieille était là et l’attendait. Assise sur sa roche plate recouverte de mousse, elle le regardait les yeux brillants. Il n’avait pas remarqué à quel point elle avait les yeux brillants. Comment elle était belle. Elle ne dit pas un mot, hocha seulement de la tête en lui faisant signe de venir s’asseoir à côté de lui. Ce qu’il fit.
Ils ne dirent pas un mot. Pas un seul. Mais ils passèrent beaucoup de temps, juste là, côte-à-côte dans le silence. Il regardait tout autour de lui la vie, comme il ne l’avait jamais vu. Toute la forêt était comme pixellisée. La lumière dansait sur les feuilles, coulait sur les troncs, comme des petits diamants qui brillaient partout. L’odeur était plus prégnante aussi et il distinguait des arômes auxquels il n’avait jamais vraiment porté attention.
Il rentra chez lui très tard ce jour là. En prenant toutes sortes de détours pour éviter qu’on le voit nu. Pas parce qu’il en avait grand chose à foutre, mais seulement parce qu’il voulait s’éviter une arrestation pour exhibitionnisme ou autre infraction du genre.
Pour la première fois, il était heureux de ce petit appartement situé en zone boisée, loin de tout. Loin de son travail surtout. Ce qui le faisait râler à presque tous les jours quand il devait se taper plus d’une heure de transport en commun. Aujourd’hui, il était bien content que mis à part trois chats et le chien de la voisine d’en haut, personne n’ait vu ce nu-vite qui rentrait chez lui au pas de course, à la nuit tombée .
Il dormit d’une traite. Au réveil, tout était pareil comme avant dans sa vie.
Mais pas lui.
Les problèmes n’étaient pas disparus, mais le spleen oui.
Il retourna souvent voir la vieille.
À chaque fois qu’il retournait à la grotte, elle était là. Comme si elle avait pris racine dans cette forêt. Il s’assoyait à côté d’elle, sans dire un mot.
Le silence de la vieille disait tout. Il lui enseignait ce que c’était que d’être présent à soi-même, aux autres, à la vie.
Chaque fois qu’il en revenait, il sentait que dans son corps quelque chose s’était passé.
Le calme avait remplacé le spleen. Une sorte de gratitude ou de joie, peut-être un mélange des deux, avait remplacé l’angoisse et la peur. Ses problèmes n’étaient plus vraiment des problèmes, mais simplement des aléas de la vie. Comme nous en rencontrons tous.
Il leur faisait face et les rencontrait avec confiance.
Le drame était disparu de sa vie et celle-ci se déroulait avec une tranquilité qui autre fois l’aurait probablement ennuyé.
Mais ce n’était pas le cas. Parce qu’il y avait cette Présence, là, qui ne le quittait plus.
Qui faisait que plus rien n’était ennuyant.
Ni exaltant non plus.
🌍 🌏 🌎
Finalement, la vielle avait raison.
Cette caverne menait vraiment au bout du monde.
Parce que le bout du monde c’est aussi le début de celui-ci.
Là où tout a commencé.
Et où tout se termine.


Wawh ! La présence...