Le show de boucane
Ou l'art de faire de la spiritualité un spectacle.
Un weekend, une retraite, des rencontres. Des partages parfois touchants, parfois drôles. Une rencontre entre humains et leurs tribulations. Entre leur envie de vivre pleinement et des limites que nous nous imposons bien souvent nous-mêmes lorsque vient le temps de le faire.
Dans cette pause entre deux tranches de vie où ça va trop vite, où la routine nous rattrape pour nous éloigner de nous-même, des questions sont soulevées, des réponses données. Tout en étant bien conscients que tout ça c’est beaucoup de bruit pour rien. Qu’au fond nous ne savons pas grand chose, ou si peu, que c’est exactement pour ça qu’il faut nous réunir pour en parler.
Pas pour faire le point sur ce que nous savons, mais bien sur tout ce que nous ignorons encore. Tout ce que nous ne voyons pas, tout ce qui est encore dans notre angle mort ou caché à notre vue. Ce que nous savons déjà aussi parfois mais avons simplement oublié.
La connaissance rassure, bien sûr. Mais de cette assurance qui ne dure que quelques instants. Alors que de voir et d’admettre tous/toutes ensemble notre impuissance, notre absence de contrôle sur les choses ainsi que le fait que tout au fond de nous, la plupart du temps, nous ne savons pas, rassure dans un niveau de profondeur autre. Sur une base qui est beaucoup plus stable et durable dans le temps aussi.
Dans cet espace là, nous pouvons nous déposer et respirer plus librement. Nous pouvons voir que de ne pas savoir n’est pas une drame, une finalité, quelque chose de figé. Mais au contraire, une opportunité de laisser une grand bouffée d’air entrer afin que quelque chose de différent et nouveau, puisse émerger de lui-même.
Dans les nombreuses questions soulevées ce weekend, plusieurs sont beaucoup trop intimes et personnelles pour qu’il puisse en être traité ici. Mais une observation a été faite. Qui mérite que j’y revienne et que j’en fasse un texte.
La prémisse
« Je suis allées à de nombreuses retraites et Satsangs. Je vois des gens offrir de beaux discours et enseignements. Mais pour avoir côtoyer ces gens-là à l’extérieur des évènements aussi, j’ai vu des humains, des gens qui se comportent comme tout le monde. Qui boivent de l’alcool et mangent de la viande. Aussi, je vois une distance entre l’individu que je vois dans la salle et celui que je côtoie dans la vie quotidienne. Or, je constate que je ne vois pas ici ce weekend avec vous. »
Cette observation repose sur plusieurs choses. Qui ne peuvent pas toutes être expliquées ici. Pas parce que cela serait trop long mais simplement parce que certaines dépassent ma vision et ma compréhension. Je ne suis pas dans la tête de ces gens-là, alors je ne peux présumer de leurs intentions ou motivations.
Mais il existe quand même quelque chose d’assez commun et fréquent dans le milieu spirituel, une sorte « d’effet de l’éveil ». Qui relève « des effets de l’éveil » en eux-mêmes.
Le phénomène
Ce qui est communément appelé aujourd’hui « l’éveil », produit des effets. Des transformations profondes dans notre façon de voir et comprendre la vie et le monde. Des compréhensions nouvelles quant aux rapports humains et la manière dont nous interagissons les uns par rapport aux autres.
Ce processus amène un retournement de l’attention vers soi qui nous invite ou nous pousse même parfois à plonger en nous-mêmes.
Or, à force de creuser en nous-même, nous réalisons que tous les humains agissent et se comportent un peu de la même façon. Nous devenons alors des sortes de petits psychologues en herbe qui pouvons très rapidement saisir ce qui se passe chez l’autre, pour l’avoir vu se produire en nous-même. Le problème c’est que nous projetons par la suite sur les autres, non pas la réalité, mais un certain niveau de compréhension et de perception de la réalité.
Cela peut parfois être juste, mais pas que…
Pas forcément, pas systématiquement.
Aussi, un jour on le réalise, il faut lâcher prise sur cette mécanique-là qui consiste à analyser tout le monde, tout le temps. Pas seulement parce que cela n’est pas forcément toujours vrai, mais surtout parce que cela nous maintient dans le poste de l’observateur. Dans la tête et dans le mental.
C’est la même chose aussi, en ce qui concerne la sensibilité, l’empathie ou ce que les gens appellent aujourd’hui, l’hypersensibilité. Que plusieurs confondent avec des perceptions extra-sensorielles. Alors qu’en faits, c’est souvent juste un mode de perception qui s’est développé dans l’enfance pour se protéger d’un milieu extérieur hostile ou même parfois violent.
On le sait maintenant, les enfants qui ont grandi dans des milieux où il y a eu violence et négligence développent cette capacité à devenir de fins observateurs. À détecter à l’avance les signaux qui peuvent être annonciateurs d’une explosion soudaine de violence, afin de les éviter. À ressentir les émotions des autres avant même qu’elles ne se manifestent concrètement.
C’est un simple mécanisme de survie, pas un don spirituel ou un effet de la Grâce…
Il y a donc là en partant, la récupération des compréhension et des sensibilités particulières que nous avons, que nous projetons ensuite sur tout notre entourage.
Mais plus encore, il y a la récupération et je dirais même une certaine forme d’appropriation d’autres effets transformateurs à notre bénéfice personnel.
On fait grand bruit de l’éveil, qui est une terminologie qui nous vient de l’orient. Mais d’autres appellent cela autrement. En psychologie transpersonnelle1, cela est appelé autrement.
L’émergence spirituelle
Quelque chose émerge. Une vision nouvelle, une compréhension différente et même un vécu intérieur autre. Tout cela emporte des transformations identitaires profondes.
Plus même. Parce qu’en fait, cela nous fait réaliser que l’identité elle-même, est quelque chose qui n’est pas fixe. Quelque chose qui est changeant et fluctuant tout au long de la vie. Nous comprenons que nous ne pouvons pas vraiment nous reposer sur cela pour nous définir ou nous comprendre. Parce que c’est la définition même de ce que nous sommes et la compréhension que nous avons par rapport à nous-même qui change et évolue constamment. Et incidemment celles de la vie et du monde.
Au sein de ce processus, nous touchons à des moments de révélation, des éclairs d’illuminations. Nous touchons aussi à des états de Grâce, des moments de parfaite béatitude, d’extase ou même d’amour pur. Ainsi que d’autres formes d’états altérés de conscience qui nous donnent accès à l’inconscient. Nous traversons toutes sortes d’états non-ordinaires, extraordinaires et très ordinaires…
Souffrants et inconfortables même.
Mais tout ceci est passager. Rien ne dure, même si nous le voudrions lorsque nous sommes dans la Grâce, le bliss ou le nirvana.
Mais malgré tout cela, quelque chose demeure: L’être.
L’être, dans ses fondements, l’être que nous sommes ne change pas. Il est seulement traversé de toutes sortes de compréhensions, de toutes sortes de pensées, de toutes sortes d’émotions, de toutes sortes d’états. D’un courant continue d’énergie qui l’emporte à travers le flux de la vie.
Il est donc très tentant de récupérer toutes ces compréhensions et ces expériences grandioses que nous avons vécues et vivront fort probablement de nouveau.
Il est facile aussi de se placer dans une posture particulière, celle qui a trait à certaines compréhension ou états rencontrés, lorsque vient le temps de transmettre, partager ou enseigner.
Lorsque vient le temps d’offrir notre pratique, notre rituel ou notre outils.
Lorsque vient le temps d’entrer dans l’espace dit « spirituel ».
Ce qui est transmis, véhiculé ou offert n’est pas faux. Mais ce n’est pas totalement vrai non plus. Cela est représentatif d’états traversés et d’éclairs de compréhensions à des points de convergence donnés. En cela il y a une certaine valeur et pertinence.
Donc une certaine vérité aussi.
Là où ça devient faux, c’est lorsque nous en faisons une posture fixe ou cherchons à projeter une image particulière quant à tout cela.
Que ce soit une posture de sagesse, de grande équanimité, de paix ou d’amour, c’est toujours la même chose. Nous voulons donner, consciemment ou non, une image quant à certains effets passagers et transitoires qui viennent avec l’émergence spirituelle.
C’est un phénomène de récupération on ne peut plus humain. Qui offre, dans le contexte d’une activité lucrative, des avantages et bénéfices indéniables. Parce que cela laisse entrevoir une possibilité, aux chercheurs. La possibilité de croire que les effets qui viennent avec les états et compréhensions rencontrés, peuvent être permanents.
Que nous pouvons devenir sage, équanime, paisible ou aimant. Ce que nous pouvons être… à nos heures. Mais certainement pas tout le temps. Parce que ce n’est pas ça le vivant.
C’est un leurre, du rêve et de l’illusion que l’on continue de vendre sur le marché de la spiritualité.
Comme on vendrait un remède miracle.
Lorsque vous allez à la pharmacie pour vous procurer un médicament, peut-être que le médecin vous en a vanté les mérites. Mais le pharmacien lui, vous remettra aussi une liste de ses effets secondaires. Ceux qui sont moins agréables et parfois même dangereux.
Le vivant est fait de dualité, de forces contraires qui sont en recherche constante d’équilibre. Pas de lutte et d’opposition, pas de polaristation et de recherche des extrêmes. D’équilibre.
Or, ce qui est en équilibre, est aussi en état de vulnérabilité, en état d’incertitude et d’inconnu. L’équilibriste marche sur un fil de fer. Chaque pas à venir risque de le faire tomber. Aussi doit-il est attentif à tout ce qui pourrait le faire tomber. Avant de se risquer à marcher à 50 mètres dans les airs et se donner en spectacle, lui a-t-il fallu se pratiquer, encore et encore, à 1 mètre du sol. Et même à cela, il n’a AUCUNE GARANTIE, qu’il ne tombera pas de son fil.
L’offre, la demande, le spectacle
On formate et détermine ce que serait « l’éveil ». Ce que cela serait d’un certain niveau de compréhension. Compréhension qui nous le savons change et évolue constamment. Quant au format, et bien comme il est difficile de formater quelque chose qui est intangible et sans forme, le format le plus commode c’est l’individu lui-même qui dit l’avoir vécu. Ensuite, ça peut être ses bouquins, ses pratiques, ses rituels, ses outils, etc.
Et c’est ok!!
Tout le monde fait ça. L’artiste le fait, l’écrivain le fait, le professionnel ou l’expert dans son domaine le fait, la compagnie qui vend un produit le fait. Quand tu vends un produit ou offre un service, t’as pas le choix que de mettre ça dans un cadre et un format. Sinon, ce n’est pas clair pour les gens.
Qui est intéressé à acheter un produit dont on ne connaît pas les spécificités, un livre dont on a aucune idée de l’histoire ou du propos, ou encore un service dont on ne comprend pas les avantages et les inconvénients? Une offre claire et sans ambiguïté risque plus de créer de la satisfaction qu’un truc nébuleux ou trompeur.
Donc, c’est ok quand on voit et comprend la mécanique qui est derrière tout ça.
Qu’on ne se raconte pas d’histoires par rapport à ça et qu’on en raconte pas aux gens non plus.
Sinon, c’est autre chose.
C’est souvent ça qui créer cette distance entre l’individu en salle ou dans son contexte de pratique, et l’individu dans la vie quotidienne de tous les jours.
Un peu comme la vedette de cinéma dans son rôle à l’écran et le comédien dans sa vie de tous les jours.
C’est du spectacle et c’est pour ça que je dis souvent qu’on peut faire de l’éveil un spectacle.
Un show de boucane, comme on dit en bon québécois.
Y a des gens qui voient et comprennent la différence entre les deux alors que d’autres non. Autant chez ceux qui partagent ou offrent des services que chez ceux qui les écoutent et les sollicitent. Quand tu ne vois pas ça ou ne le comprend pas, c’est sûr et certain qu’un jour ou l’autre la vedette tombera du piédestal sur lequel elle a été placée, pour redevenir l’humain qu’il ou elle est.
Et ça, c’est une excellente chose.
Ce qui est intéressant c’est pas ce qui a été vu et compris, ce qui a été atteint ou touché.
Ce qui est intéressant c’est tout ce qui n’a pas été encore vu, ce qui n’a pas encore été compris. Ce qui ne s’atteint pas et ne se touche pas…
En cela réside ma curiosité et mon intérêt lorsque j’entre dans un espace de partage.
Conclusion
Un immense merci à mes deux compagnes, mes deux soeurs de coeur, Ève et Marie-Jo.
Et une gratitude infinie aux participantes, à leur générosité qui nous a permis de toutes se reconnaître, se rejoindre et s’enrichir les unes et les autres, ce weekend.
La psychologie transpersonnelle est un courant de la psychologie, fondé dans les années 1960 par Abraham Maslow et Stanislav Grof, qui intègre la dimension spirituelle et les états modifiés de conscience à l’étude de l’esprit humain. Souvent qualifiée de « quatrième force » en psychologie, elle cherche à favoriser un dépassement de l’ego pour accéder à une réalisation de soi plus vaste. (Source: Aperçu généré par l’IA de Google)



J'aime bien ta manière de dépoussièrer les recoins, c'est une de tes qualités entre autres que je reconnais et apprécie. L'intimité de cette belle fin de semaine, que j'ai choisis de vivre ne sachant pas quelle branche du cocotier allait être ébranler avec amour et respect, tel que je le conçois pour moi-même et mes compagnes, j'ai été toucher en profondeur, pour cela merci.
J'aime cette vie, j'aime la rencontre parce que c'est toujours moi sous mes multiples aspects que je redécouvre et que j'accueille les bras ouverts. Je suis cet enfant espiègle qui joue, cette maman qui pleure, qui console, qui comprends, cette femme qui s'accomplie jour après jour dans diverses situations toutes aussi farfelues les unes des autres. Je suis cette tendre grand-maman qui ouvre les bras aux petits calins plein de tendresse. Je suis aussi la tempête qui parfois souffle un vent de fraicheur pour oxygèner se qui tend à se figer. Ici je parle de nous toutes, rien de si personnel finalement. Maintenant que j'ai un fil sensible entre les doigts bien hâte de jouer avec🤢🤔😊😍
Merci Amrit et merci encore aux compagnes de l'évènements, je suis encore courbaturer de joie avec le goût de me remettre à danser.❤️🪇
Merci pour ce beau texte. ❤️
Avant l’illumination, couper du bois et porter de l’eau.
Après l’illumination, couper du bois et porter de l’eau.
Proverbe bouddhiste ❤️
🙏🏻❤️