Les effets de la Grâce
Ou l'art de dévier du véritable enjeu.
J’ai vu et écouté de nombreux témoignages au fil des ans sur ce qu’il est convenu d’appeler « l’état de Grâce ». Cet état, on en parle de plusieurs façons et l’idée ici ce matin, n’est pas de faire le tour de celles-ci.
Une chose pourtant, revient fréquemment. C’est le fait de ne plus avoir peur de la mort. Effectivement, la majorité des gens qui « seraient touchés par la Grâce », peu importe le type d’expérience qu’ils/elles ont vécu, en reviendraient transformés à cet égard. C’est le vecteur de transformation le plus communément évoqué, peu importe le type d’expérience qui a supporté l’état de Grâce.
Ne plus craindre la mort est certes quelque chose qui transforme votre vie, je ne prétendrai pas le contraire.
Sauf qu’il y a pire pour l’humain que la mort.
Il y a la souffrance.
Le véritable enjeu
Le véritable enjeu de l’humain n’est pas la mort. Parce que nous savons tous que nous allons mourir. Non, le véritable enjeu de l’humain c’est de vivre. De vivre pleinement, avec tout ce que cela comporte.
Lorsque vous œuvrez auprès de personnes malades et/ou en fin de vie, ce qui revient le plus souvent comme phrase c’est: « Je n’ai pas vraiment peur de mourrir, mais je ne veux pas souffrir. » Ce qui s’avère à s’être confirmé par ma propre expérience. Quand je regarde la vie qui s’est vécue dans la dernière décennie avant le retournement de conscience, je vois bien que le problème se situait non pas dans cette idée de mourrir qui a pris de plus en plus de place au fil du temps. Le problème se situait plutôt dans le niveau de souffrance qui était vécue à l’époque.
Une souffrance qui avait atteint un seuil que je n’étais plus capable de tolérer. La souffrance émotionnelle débordait de plus en plus dans la couche physique et c’était ça qui devenait de plus en plus difficile à supporter.
Bref, ce n’est pas sur l’anecdote que je désire attirer votre attention, mais bien sur le fait qu’il est très surfait à mon avis, d’associer la fin de la souffrance au fait de ne plus avoir peur de mourrir. Ou de réaliser que la mort n’existe pas vraiment.
La souffrance peut commencer à s’atténuer et se vivre différemment, quand la souffrance elle-même est acceptée. Acceptée comme partie intégrante de l’expérience humaine. Ainsi que lorsqu’elle commence à être envisagée comme potentiel de transformation. Sinon, on peut bien ne plus craindre la mort et continuer d’être dans un processus de fuite de l’expérience. Ou une recherche de confort quant à celle-ci. Ce qui finira un jour ou l’autre par être vu pour ce que c’est: Un cul-de-sac.
Cette acceptation est essentielle parce qu’elle met fin au refus d’incarnation. Condition nécessaire à s’extraire du mode de survie dans lequel ce refus nous place systématiquement. En outre, elle est aussi requise si l’on veut être en mesure de commencer à créer un sentiment de sécurité qui provient de l’intérieur, plutôt que de reposer sur des circonstances ou des éléments extérieurs qui ne seront jamais garants à eux seuls d’une véritable sécurité. Le sentiment de sécurité c’est intérieurement qu’il doit prendre naissance et racine. Ensuite, il se déploiera naturellement vers l’extérieur, par des actions qui feront en sorte d’aller chercher les appuis nécessaires et supplémentaires requis pour le renforcer.
Il ne se produit aucune transformation véritable tant que nous refusons l’incarnation.
Tant que nous râlons continuellement contre tout ce qui va mal dans le monde ou que nous passons notre temps et déplorer l’état de conscience des gens autour de nous. Paradoxalement, ce sont des discours de séparation fortement répandus en spiritualité, par une certaine catégorie d’individus. Qui croient que parce qu’ils y voient plus clair que la moyenne autour d’eux, ils/elles sont plus éveillés ou intelligents. On voit ça tous les jours sur les réseaux sociaux, particulièrement sur Facebook. Des textes qui ne font que déplorer que tout va mal dans le monde parce que les gens sont inconscients ou pas encore dans l’amour, l’absence de jugement ou la 5D… Quelle belle projection que de déplorer l’absence de jugement, par encore plus de jugement. L’absence d’ouverture en déplorant la fermeture… À chaque fois, je me demande si ces gens voient la contradiction dans leurs propos. Peu importe, le refus d’incarnation est encore bien audible dans ces discours qui se prétendent spirituels.
Alors qu’en fait, ils ne le sont pas plus que ceux de monsieur ou madame tout le monde qui passe ses journées à se plaindre de tout et de rien.
C’est une forme de projection sur le monde ou sur notre prochain, de notre propre souffrance émotionnelle ainsi que de notre incapacité à vivre pleinement la vie qui nous est offerte. À en accueillir chaque instant avec gratitude, même lorsque cet instant est inconfortable, souffrant ou rempli de difficultés ou de défis. Nous rendons le monde, la situation ou les gens responsables de notre malheur. Ce qui continue de nous placer dans une posture de victime. Posture idéale lorsque vient le temps d’éviter de prendre responsabilité de notre vécu et de notre ressenti.
Nous ne pouvons pas contrôler comment nous nous sentons face à une situation. Nous pouvons seulement apprendre à gérer ce que nous faisons de ce ressenti, comment nous nous positionnons face à celui-ci et ce que nous décidons d’en faire pour nous-même ainsi que pour les autres.
Ce qui en soit, est déjà un gros contrat.
C’est pourquoi nous avons tendance à blâmer les circonstances ou les gens par rapport à notre ressenti. Il existe dans cette façon de faire à laquelle nous participons tous/toutes, une certaine forme d’immaturité propre à l’enfance. Période où nos parents prenaient ou auraient dû prendre charge de notre ressenti, en partie. Nous avions faim, nous étions nourris. Nous avions peur, nous étions rassurés. Nous étions tristes, nous étions consolés. Et parfois non, également.
Il y a peu, ou parfois pas du tout, d’éducation qui ait été faite au niveau émotionnel.
Comment accueillir une émotion, en comprendre son rôle, apprendre à l’exprimer, la réguler et surtout… la vivre afin de la laisser mieux aller.
Tout un lot de générations sont encore là, qui n’ont absolument eu aucun espace quant au fait d’avoir simplement le droit d’avoir des émotions. Ce qui a fait en sorte de produire par la suite, d’autres générations auxquelles nous avons peut-être laissé beaucoup plus de place quant venait le temps d’avoir des émotions. Sans nécessairement leur avoir fourni plus d’éducation pour autant, quant à la manière de les comprendre, les gérer, les vivre ou les actualiser.
De la souffrance, nous en vivons ou en vivrons tous/toutes un jour ou l’autre. C’est inévitable. Que ce soit de la douleur physique ou de la souffrance émotionnelle. Une part de celle-ci est saine et normale.
Pleurer la mort d’un proche.
Vivre une maladie.
Perdre, une situation ou une relation précieuse ou importante dans notre vie.
Vivre un échec.
Ne pas atteindre un objectif que nous nous étions fixé ou ne pas être en mesure de réaliser un rêve ou un projet qui nous était cher.
Tout ça c’est normal et ça fait partie de la vie.
Ce sont des épreuves tout autant que des sources d’apprentissages.
Mais lorsque nous résistons aux émotions qui viennent avec un état de fait qui est normal, nous augmentons le niveau de souffrance et le faisons perdurer. C’est la même chose lorsque nous nous blâmons ou nous nous jugeons par rapport aux émotions que nous vivons. Ou encore, que nous n’avons pas la chance ou nous ne nous donnons pas celle-ci de nous exprimer en regard de ce que nous sommes en train de vivre.
La minute tranche de vie
Comme vous le savez, récemment j’ai perdu ma maman. Elle est décédé le 10 juin dernier. J’ai reçu toutes sortes de très beaux témoignages et ainsi que de chaleureux voeux de sympathie, ici et sur l’ensemble des réseaux où je suis présente. Ainsi que par courriel ou messageries diverses. Mais somme toute, mis à part mes proches ainsi que deux amies précieuses dans ma vie, très peu de gens se sont intéressés à la manière dont j’ai vécu tout ceci.
Je ne partage pas ce qui va suivre pour m’en plaindre. Mais au contraire pour vous illustrer quelque chose qui à mon sens est fondamental.
J’ai reçu de la part de connaissances et autres relations qui sont présentes de façon épisodique et ponctuelle dans ma vie, des témoignages à l’effet qu’ils/elles étaient certains que j’avais toute la sagesse, la maturité et la présence pour bien vivre cela. Point barre. C’était déjà canné comme on dit en bon québécois. Le film est déjà dans la boîte et bien rangé. Parce qu’il est déjà tourné dans la tête de ces gens-là.
Parce que je partage sur le bonheur, la joie et les états de plénitude en général, je deviens ce personnage qui vit toujours bien et de la manière la plus juste qui soit, les événements de la vie…
Parce qu’il s’agit bien de cela.
De la création d’un personnage. Qui joue dans le scénario du film qui tourne dans leur imaginaire.
Ce film tourne en boucle parce qu’il existe encore cette croyance chez certaines personnes qui cheminent, qu’un jour, ils atteindront une sorte d’état définitif où ils seront parfaits.
Cette croyance est le moteur qui propulse toutes leurs actions vers le cheminement, leurs pratiques spirituelles, les thérapies qu’ils font ou leur quête de l’éveil. Ce qu’ils ne voient pas ou pas suffisamment, c’est tout cet émotionnel qu’ils refusent de rencontrer, qui continue d’alimenter subtilement, ou pas, cette croyance.
Ils projettent donc sur ceux/celles qui auraient vécu un état de Grâce, la Réalisation du Soi ou l’illumination, leur refus des inconforts et des souffrances qui viennent avec l’incarnation et l’expérience humaine en les sublimant. En faisant d’eux des êtres qui seraient au-dessus de tout ça.
Sans voir ou réaliser toute la violence subtile qu’il y a dans leur comportement.
Ils ne voient pas qu’en faisant cela, ils enferment ces individus dans des idéaux de perfection que ces gens ne seront jamais capables de rencontrer. Mais, un jour ou l’autre, la réalité les rattrapera. Devant faire tomber l’idole de son podium, ou de son trône selon le cas, ils lui feront ensuite porter tout le poids de leur désillusion. Ne comprenant pas pourquoi ces gens ont déserté leur vie, bien avant même qu’ils les aient fait chuter, ils se plaindront ensuite de cette désertion, ne réalisant pas à quel point ils ont participé à celle-ci.
Lorsque nous vivons dans notre tête, nous vivons beaucoup dans notre imaginaire aussi. Nous vivons dans nos rêves et tout ce que nous aimerions que la vie soit, pour qu’elle soit plus facile et confortable. Sortir de notre tête et regarder le réel emporte alors une importante désillusion. Qui fait que nous n’y voyons que de la noirceur, de la souffrance, des iniquités et des choses qui vont mal. Plus facile et rapide encore sera de projeter nos idéaux et la sublimation que nous nous faisons de la réalité dans notre tête, sur des gens.
Les gens qui partagent sur les états de Grâce, le bonheur, l’éveil, la réalisation, l’illumination ou autres états pléniers rencontrés dans leur vie, demeurent des humains.
Certain/e/s aiment à faire croire que non et c’est bien malheureux. Parce qu’ils ternissent tout un champ d’activités qui est pourtant porteur de sens et d’espoir pour de nombreuses personnes. Mais, ils ne sont pas les seuls qui soient responsables de toutes les faussetés qui se véhiculent dans le domaine spirituel. Ce serait facile de faire porter l’entièreté du poids sur les seules épaules de quelques illuminés qui se croient rendu à un endroit imaginaire, qui n’existe que dans leur tête à eux aussi.
Cette responsabilité elle est commune.
Elle appartient à tout ceux/celles qui continuent de véhiculer les clichés, stéréotypes et croyances qui se propagent dans le domaine, parce que c’est vendeur et accrocheur.
Parce que ça attire plus de gens un Satsang tenu par quelqu’un qui dit qu’il vit à partir d’un état de paix ou d’amour permanent, plutôt que par quelqu’un qui vous annonce clairement qu’il/elle est là, pour vous pointer tout ce qui demeure encore à adresser.
Parce qu’il y aura TOUJOURS quelque chose à adresser.
Pour lui/elle, comme pour vous.
Mais quand nous l’adressons tous ensemble, c’est là que nous grandissons tous ensemble. Parce que seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin.
Conclusion
Les gens qui vivent dans leur tête et non dans leur corps ne comprennent pas que les états pléniers ne peuvent se rencontrer que par une profonde acceptation de la réalité.
Telle qu’elle est, et non pas telle que nous aimerions qu’elle soit.
Ils ne voient pas non plus que la paix intérieure c’est pas dans la tête que ça se passe, mais dans l’organisme tout entier. C’est pas un concept la paix, c’est un état. Qui ne peut advenir si nous sommes en lutte et en résistance avec la globalité de notre vécu.
Or, pour cesser de lutter contre celui-ci, ça prend une profonde compréhension ainsi qu’une acceptation de la réalité du corps. C’est lui qui nous montre nos limites humaines.
Ce qui implique toutes nos imperfections, des plus grandes aux plus petites.
Notre noirceur, nos colères et notre rage.
Toute notre sauvagerie et pas seulement notre lumière.
C’est être capable de reconnaître que là, dans l’instant, je me suis comportée comme une merde. Pire… C’est être capable de le reconnaître pour soi, mais voir parfois que le « je suis désolée », pour une raison qui parfois nous échappe complètement, ne veut pas franchir nos lèvres. C’est être capable de ne pas se faire hara-kiri à chaque fois, sans devenir complaisant pour autant.
Seulement se dire que la prochaine fois, je ferai mieux ou autrement. Je ne suis peut-être pas capable de m’excuser là maintenant, mais peut-être que demain, je pourrai revenir sur la conversation et me reprendre. C’est accepter de chuter mais aussi accepter de se relever. Se reprendre et recommencer.
À chaque jour, à chaque instant.
Or, ça c’est un choix conscient qui doit apprendre à se faire.
Tant et aussi longtemps que ça ne devient pas un automatisme.
Ce qui peut parfois être long, parce que nous avons appris autrement.
Parce que d’autres automatismes sont déjà présents.
C’est aussi être capable de dire, comme dans la situation personnelle que j’ai évoqué avec ma mère que oui, c’est vrai. C’est vrai que je traverse ce deuil d’une manière qui est totalement différente de la façon que j’ai traversé les autres deuils que j’ai vécus dans ma vie. Oui, il y a des choses qui se sont profondément transformées. Pas seulement par l’effet de la Grâce, mais beaucoup plus encore parce que j’ai accepté de me rencontrer dans ma souffrance.
Parce que j’ai cessé de me fuir et que je ne me fuirai plus jamais. Même quand ce que je vois de tout ce qui reste encore ne me plaît pas ou que j’aimerais que ce soit autrement.
Mais…
Ce n’est pas parce que les choses se passent beaucoup mieux pour moi maintenant, que je n’ai pas besoin de parler de ce que j’ai vécu avec ma maman, ou de ce que je vis dans la vie en général. Que je n’ai pas besoin d’être entourée et supportée. Que je n’ai pas besoin qu’on prenne un peu soin de moi aussi de temps en temps. Que je n’ai pas besoin d’avoir des relations authentiques et vraies où l’on sort de toute la bullshit spirituelle qui se raconte sur les réseaux.
La spiritualité, ce n’est pas une posture fixe et immuable.
C’est un espace d’accueil.
C’est une réalité vivante qui se rencontre à chaque instant différemment.
La question alors, n’est pas de toujours chercher à comprendre ce que nous rencontrons, mais bien d’embrasser la manière de le vivre.
Quant à la maturité émotionnelle, ce n’est pas de toujours être en maîtrise ou en complète harmonie ou autonomie par rapport à ses émotions. C’est surtout d’apprendre à voir lorsque nous avons encore besoin d’un espace de régulation ou de soutien.
Quant à l’éveil, si cela existe véritablement, ce dont je doute de plus en plus avec le passage du temps, à mon sens c’est la même chose.
Ce n’est pas de toujours être en paix, dans l’amour ou l’absence du jugement. C’est surtout de voir et reconnaître quand nous ne sommes pas dans ces espaces-là. D’exprimer nos besoins, circonscrire ces limites humaines que nous avons tous/toutes lorsque nous les rencontrons, et les exprimer avec le plus de justesse et de sincérité possible.
C’est cesser de jouer des rôles, prétendre à une perfection qui n’existe pas.
Mais surtout… C’est cesser d’induire les gens en erreur ou leur raconter de belles histoires.
La perfection est un mouvement naturel qui est présent en nous. C’est un élan vers lequel nous tendons, sans jamais l’atteindre.
Parce que la perfection n’est pas dans ce monde que nous avons créé et continuons de faire évoluer au fil du temps.
Elle est au cœur même du vivant.
Elle est le moteur de l’évolution lui-même, lorsque nous prenons conscience de toutes les imperfections. Lorsque nous voyons tout ce qui tourne encore carré dans ce monde, ou en nous.
Parce que notre monde est à l’image de ce que nous sommes comme humain:
Une œuvre perpétuellement inachevée.


