S'estimer versus s'aimer
Ou l'art de faire la différence entre le moi et le soi.

Il est facile de récupérer des idées et des concepts afin de les travestir et en changer l’essence. C’est quelque chose que l’on peut voir dans nos relations et pas seulement à travers le langage. Oui, il y a lorsque nous commençons à jouer sur le sens des mots ou faisons dire à l’autre, quelque chose qu’il n’a pas dit. Mais plus sournoisement, il y a aussi lorsque nous interprétons le vécu de l’autre à sa place, le remettons en question, le minimisons, le renions ou manipulons l’autre, émotionnellement parlant. Ces mécanismes ne sont pas toujours conscients et nul besoin d’avoir l’étiquette du pervers narcissique pour s’adonner à ce genre de comportements.
Des centaines d’années de répression émotionnelle ont fait de la plupart de nous des champion/ne/s lorsque vient le temps de rationaliser les émotions plutôt que de les vivre, continuer de les juger ou les réprimer.
En outre, les réseaux sociaux favorisent une tendance à démocratiser le savoir et la connaissance, afin de les rendre accessible à un plus grand nombre. Si cela est à la base une bonne chose, la ligne est bien vite traversée lorsque vient le temps de récupérer l’information, afin d’en faire un usage qui nous sied ou nous convienne. Nous pouvons voir cette propension avec, par exemple, le jargon psychologique. Particulièrement toutes ces nouvelles étiquettes qui ont émergé au cours des dernières décennies. Que l’on parle de la neurodivergence et toutes ses nouvelles étiquettes associées aux troubles de développement, comme le TDAH, la dyslexie, les troubles du spectre, l’hypersensibilité, ou que l’on parle de la douance qui aujourd’hui possède toutes sortes d’autres noms, ces diagnostics sont vite récupérés pour expliquer certaines caractéristiques personnelles dans lesquelles nous nous reconnaissons.
En psychologie, justement, on appelle cela l’effet Barnum.
Tranche de vie
Lorsque la question de la douance est revenue sur le tapis dans ma vie au cours de la dernière année, il aurait été facile de lire quelques textes ici et là qui m’auraient réconfortée. Des sites web et comptes TikTok qui m’offraient de valider ma multi-potentialité en 4 étapes faciles ainsi qu’un test de moins de 5 minutes, j’en ai vus plus que mon comptant. J’ai vu une quantité incroyable aussi de vidéos de gens qui partageaient sur le thème de la douance au sens général. J’ai vite remarqué d’ailleurs une tendance quand même assez lourde. Soit celle qui tend à prétendre que c’est quand même assez difficile de traverser la vie en étant HPI, HPE ou MP.
Or ça, ça aurait pu venir valider une bonne partie de mon passé. Ç’aurait pu être un beau piège dans lequel il aurait été facile de tomber.
Mais comme je suis déjà tombée dans le piège de courir après une étiquette par le passé pour valider la dissonance entre mon vécu et ce que les gens en comprenaient ou en disaient, je n’ai plus aucune envie de me diriger sur cette voie. Que ce soit au moyen de raccourcis tels que ceux que l’on trouve sur les réseaux ou de tests officiels qui viseraient à confirmer ou non la question de la douance dans ma vie.
En bout de ligne, qu’est-ce que cela changerait rendue à mon âge?
Néanmoins, je voulais quand même éclaircir certains points. Parce que je ne crois pas être plus « intelligente » que la moyenne et que je vois une nette différence entre ce que l’on appelle le HPI et les autres étiquettes dites adjacentes que sont le HPE et le MP. J’avais des interrogations par rapport aux deux derniers profils, dans lesquels je me reconnais effectivement, mais pas vraiment par rapport au premier.
J’ai donc fait mes devoirs et suis allée aux sources, dans des ouvrages de référence officiels sur ces sujets.
Et vous savez quoi? Il s’avère que les profils HPI, HPE et MP n’ont pas des vies plus difficiles et ne sont pas plus malheureux que la moyenne des gens. Les études à ce sujet ne présentent pas de résultats qui convergent vers cette théorie. Même que la difficulté avec ces profils vient précisément du fait qu’il est difficile d’avoir des études qui ont des résultats homogènes. Lorsque nous entrons sur le terrain de la douance, les études présentent des résultats hétérogènes sur bien des caractéristiques que l’on associe à ces profils…
Alors, que faut-il en conclure?
Ce que vous voudrez bien. Pour ma part, je suis allée chercher les informations dont j’avais besoin pour comprendre certains aspects de mon fonctionnement. Pas pour m’apposer une nouvelle étiquette.
Bref, cette longue introduction je la fais parce qu’elle sera quand même assez pertinente pour la suite des choses, même si à première vue elle ne semble pas vraiment avoir de lien. Je la fais précisément pour mettre la table sur le fait que ce que l’on appelle l’amour de soi, c’est un concept qui est excessivement galvaudé.
Lorsque nous arrivons sur des thèmes comme le fait de s’aimer, se choisir, s’écouter, se prioriser, mettre ses limites et apprendre à dire non, il est facile, surtout ici sur les réseaux, d’entendre, lire ou visionner à peu près n’importe quoi.
Individualisme versus individuation
Nous vivons à une époque où l’individualisme fait grandir la souffrance intérieure et où tout le confort offert par notre modernisme et nos innovations technologiques ne nous apporte pas un plus grand sentiment de sécurité. Dans ce contexte, les gens cherchent des solutions à leur mal-être, à travers le mieux-être et tout ce que cette industrie a à nous offrir. Donc, lorsque le mieux-être s’associe au développement personnel et à la spiritualité, le vocabulaire, la terminologie ainsi que les rituels et outils se trouvent à être détournés de leur vocation première. Encore une fois, les réseaux sociaux exacerbent cette tendance et l’IA en rajoute, en permettant à des gens de supposément synthétiser des concepts parfois quand même assez complexes, pour nous les resservir sous une forme qui dénature complètement l’essence même de tout ce que constitue le cheminement en conscience.
Le cheminement en conscience est tout sauf confortable.
S’aimer n’est pas quelque chose de facile. Parce que cela implique de rencontrer tout ce que nous n’aimons pas de nous. De nous ouvrir à ces parts de nous que nous tentons de cacher, de minimiser, de contourner ou même de fuir. Cela implique d’arrêter de se raconter des histoires, mais aussi d’en raconter aux autres.
Cela demande d’être capable de nommer ce qui ne va pas, d’exprimer comment nous nous sentons, sans cet important filtre qu’est le fait de continuellement se justifier. Ce n’est pas important de savoir pourquoi vous êtes triste, parce que cela ne change rien à votre tristesse. De lui donner une raison ne fait que vous rassurer sur la légitimité de votre émotion ou rassurer l’autre sur le fait qu’il n’en est pas responsable. Ou, au contraire, lui en faire porter la responsabilité. Mais peu importe, cela ne change rien au fait que vous devez ressentir et vivre cette émotion, le temps qu’elle sera là.
L’amour demande donc d’arrêter de se juger, sans pour autant tomber dans la complaisance face à nous-même. Ce qui veut dire marcher sur un fil de fer quand même assez mince qui demande du discernement. Parce qu’il est très facile d’utiliser le non-jugement comme une voie de contournement.
Notre esprit est d’une habileté déconcertante lorsque vient le temps de trouver des échappatoires.
Mais se foutre la paix, ce n’est pas de l’amour de soi.
Parce que lorsque vous êtes en colère, vous foutre la paix n’améliorera pas la situation.
C’est pourquoi l’amour de soi n’a rien à voir avec le fait de développer plus de confiance en soi.
Développer de la confiance en soi, c’est le propre de l’estime de soi. C’est développer de la confiance dans le « moi ». Dans ces caractéristiques personnelles ou ces attributs auxquels nous nous identifions.
L’amour de soi n’a rien à voir avec le « moi ».
Mais tout à voir avec le Soi. Le soi avec un grand « S », le soi véritable.
Or, le soi est sans caractéristiques particulières ou attributs.


