C'est à moi que tu parles?
L'histoire d'une marmotte qui en a marre.


Sur invitation de Johanne avec ses traditionnelles photos du lundi, voici ce que la marmotte m’a inspiré.
Écoutez bien bande de dépravés
Vous avez devant vous
Une marmotte qui en a marre
Une marmotte qui n'en peut plus
Voilà la marmotte pour qui la coupe est pleine
La marmotte qui s'est dressée contre la racaille
Le cul, les cons, la crasse, la merde
Voilà une bête qui a refusé...
Adaptation libre du monologue devant le miroir de Travis Bickle (Robert De Niro), dans le film Taxi Driver.
L’écoeurantite aiguë, ou lorsque la fin justifie les moyens
Elle en a plein le cul cette pauvre petite chérie…
Au point de tout déterrer. Votre potager, vos plates-bandes, votre pelouse manucurée. Rien à foutre de votre forfait Weed Man à 500 dollars, vos cannas géants, vos précieux bégonias ou vos variétés exotiques de piments. Vous avez pris de son territoire, un peu plus à chaque année, la repoussant toujours et encore plus profond dans ses tunnels et terriers.
À force de ne plus voir la lumière du jour, elle s’est renfrognée et endurcie. Elle ne veut plus cohabiter avec vous, elle veut son coin de paradis et revendique sa part de soleil elle aussi.
C’est pourquoi elle a spotté le hamac…
Depuis plusieurs semaines, elle le regarde, le cerne et le convoite.
Elle élabore lentement mais sûrement sa stratégie pour pouvoir l’occuper en tout impunité. Son plan consiste essentiellement à chasser les occupants des lieux, par tous les moyens possibles.
Bien sûr, ses moyens sont plus limités que ceux de l’homo sapiens, lorsque vient le temps de repousser les limites territoriales d’un occupant indésirable. Pas de guerre économique, d’imposition de tarifs exorbitants possibles. Mais il ne faudrait la sous-estimer dans ses capacités à pourrir la vie des occupants des lieux… autrement. Et comme elle est passée maîtresse lorsque vient le temps de creuser très profondément pour se cacher, la capturer n’est pas chose facile. Enfin moins que lorsqu’il s’agit d’attraper un raton-laveur ou une moufette.
Elle est prête à tout, a prévu toutes les éventualités et même préparé son plan de retraite. Parce qu’il s’agit bien de cela. S’installer, non s’incruster dans le hamac, jusqu’à ce que la météo la force à décalisser. Pour le moment, elle ne veut pas vraiment penser à où elle ira. Naturellement, si elle réussit vraiment à déloger les habitants des lieux, la maison pourrait être un véritable paradis. Un peu grand pour ses besoins, mais franchement, qui s’en plaindrait? Cela dit, elle ne se fait pas trop d’idée non plus. Elle demeure réaliste et espère que dans le meilleur des scénarios, elle réussira à les déloger provisoirement. Quelques jours, une semaine ou deux, tout au plus. Le temps de leurs vacances ou de l’élaboration de leur contre-attaque.
Parce que toute bonne guerre exige une riposte et que la violence appelle à la violence.
Elle le sait et c’est précisément parce qu’elle connaît la chanson qu’elle ne se berce pas d’illusion quant à ses chances de succès.
Mais comme elle en a marre, elle se dit qu’elle n’a plus rien à perdre.
N’avoir plus rien à perdre rend dangereux.
Pas nécessairement dangereux dans le sens de violent.
Quoique parfois si aussi…
Dangereux dans le sens d’indépendant.
De responsable et d’autonome.
D’impossible à manipuler.
De courageux pour ne pas dire téméraire.
En avoir marre n’est pas toujours une mauvaise chose.
Au contraire.
Bien souvent, en avoir marre, signe l’arrêt de quelque chose.
D’un mode de victimisation ou de dépendance.
D’un trop plein de fatigue qui nous écrase depuis trop longtemps, que l’on décide enfin d’honorer.
D’un schéma que nous devenons à boutte de répéter.
D’une situation ou une relation qui a trop longtemps duré.
Bref, d’un p’tit ou grand pan de notre passé qui tourne comme un vieux disque égratigné et qu’on décide enfin d’écouter. Écouter autrement, écouter pour vrai.
La violence de Travis Bickle, celle qu’il a ramené avec lui du Vietnam, doit trouver son exutoire. Celui qui finira par faire de lui le héros que la guerre ne lui a pas permis d’être. Cet acte violent mais quand même pseudo-héroïque, qui redonnera un sens à sa vie.
Du moins suffisamment à lui permettre de faire la paix avec son passé.
Et bien, c’est la même chose pour la marmotte.
Pour toute la Nature finalement.
Peut-être que la violence des incendies, celle de El Niño, qui nous prédit encore d’autres catastrophes atmosphériques et climatiques à venir au cours de la prochaine année, sont un mal nécessaire. Peut-être que la Nature en a marre elle aussi. Marre de crier sans être réellement entendue. Peut-être qu’elle se demande ce qu’il faudra pour que nous abdiquions enfin et que nous commencions à réellement écouter.
Parce que contrairement à la marmotte, nous savons pertinemment que nous ne pourrons jamais vaincre la Nature.
Même si nous persistons à nous faire croire que si…
La violence appelle à la violence. Sauf qu’ici, c’est nous qui sommes les plus violents, et ce, depuis vraiment longtemps.
Quand la violence devient le seul langage qui peut être entendu et compris, les plus sages comme les plus sots, finissent par comprendre qu’il ne reste plus d’autre alternative que d’engager le combat.
Pour le sot, la fin justifie toujours les moyens.
Mais pour le sage, la question qui vient, c’est celle de Camus:
La fin justifie les moyens? Cela est possible. Mais qui justifiera la fin?1
C’est toujours celui ou celle qui gagne le combat, qui se retrouve à devoir en justifier la finalité.
Mais qui sera encore là pour l’écouter?
Albert Camus, L’homme révolté, Paris, Les Éditions Gallimard, 1951, 379 pages.


Pauvre marmotte : elle a atteint le point de marmottitude critique.
J’aime beaucoup le principe du « ravale-ça-pis-creuse » : quand t’as plus rien à perdre, tu récupères ton territoire, ton hamac pis ta dignité.
Faut jamais sous-estimer une petite bête qui en a plein le cul. Elle peut être toute mignonne… jusqu’à ce qu’elle décide de faire du classe-dans-toé territorial.
En avoir marre, c’est parfois le début du décoinçage.
J'adore ton texte, il décrit un ressenti qui m'a habitée ces dernières années.